85. Il vaut mieux ne pas savoir, penser le moins possible, ne pas fournir à la jalousie le moindre détail concret. [P 26]
86. Bien souvent, un amour n'est que l'association d'une image de jeune fille - qui sans cela nous eût été vite insupportable - avec les battements de coeur inséparables d'une attente interminable. [P 76]
87. Son sommeil réalisait, dans une certaine mesure, la possibilité de l'amour; seul, je pouvais penser à elle, mais elle me manquait, je ne la possédais pas; présente, je lui parlais, mais étais trop absent de moi-même pour pouvoir penser. Quand elle dormait, je n'avais plus à parler, je savais que je n'étais plus regardé par elle, je n'avais plus besoin de vivre à la surface de moi-même. [P 80]
88. Il semble que dans la vie mondaine, reflet insignifiant de ce qui se passe en amour, la meilleure manière qu'on vous recherche, c'est de se refuser. [P 445]
89. On ne comprend rien à un cours d'algèbre. [P 193]
90. A nos pieds, nos ombres parallèles, puis rapprochées et jointes, faisaient un dessin ravissant. […] Et je trouvais un charme plus immatériel sans doute, mais non moins intime qu'au rapprochement, à la fusion de nos corps, à celle de nos ombres. [P 208]
102. Comme il n'est de connaissance, on peut dire qu'il n'est de jalousie que de soi-même. L'observation compte peu. Ce n'est que du plaisir ressenti par soi-même qu'on peut tirer savoir et douleur. [P 465]
108. Je savais ne pas diminuer son affection en lui témoignant la mienne. [P 485]
109. On a dit que la beauté est une promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être un commencement de beauté. [P 165]
113. De même que les peuples ne sont pas longtemps gouvernés par une politique de pur sentiment, les hommes ne le sont pas par le souvenir de leur rêve. [P 148]
115. Albertine employait toujours le ton dubitatif pour les résolutions irrévocables. [P 106]
116. On n'arrive pas à être heureux mais on fait des remarques sur les raisons qui empêchent de l'être et qui nous fussent restées invisibles sans ces brusques percées de la déception. [P 218]
117. On se souvient d'une atmosphère parce que des jeunes filles y ont souri. [P 291]
118. Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est. [P 309]
119. Je me demandais si la Musique n'était pas l'exemple unique de ce qu'aurait pu être - s'il n'y avait pas eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des idées - la communication des âmes. Elle est comme une possibilité qui n'a pas eu de suites; l'humanité s'est engagée dans d'autres voies, celle du langage parlé et écrit. Mais ce retour à l'inanalysé était si enivrant qu'au sortir de ce paradis le contact des êtres plus ou moins intelligents me semblait d'une insignifiance extraordinaire. [P 309]
120. C'est souvent seulement par manque d'esprit créateur qu'on ne va pas assez loin dans la souffrance. Et la réalité la plus terrible donne, en même temps que la souffrance, la joie d'une belle découverte, parce qu'elle ne fait que donner une forme neuve et claire à ce que nous remâchions depuis longtemps sans nous en douter. [SG 583]
158. Il semble que les événements soient plus vastes que le moment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout entiers. Certes, ils débordent sur l'avenir par la mémoire que nous en gardons, mais ils demandent aussi une place au temps qui les précède. Certes, on dira que nous ne les voyons pas alors tels qu'ils seront, mais dans le souvenir ne sont-ils pas aussi modifiés? [P 483]
159. On ne supporte pas toujours bien les larmes qu'on fait verser. [P 375]
160. En amour, il est plus facile de renoncer à un sentiment que de perdre une habitude. [P 427]
161. Les mille bontés de l'amour peuvent finir par éveiller chez l'être qui l'inspire et ne l'éprouve pas, une affection, une reconnaissance, moins égoïstes que le sentiment qui les a provoquées, et qui, peut-être, après des années de séparation, quand il ne resterait rien de lui chez l'ancien amant, subsisterait toujours chez l'aimée. [P 428]
162. Nous trouvons de tout dans notre mémoire; elle est une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met au hasard la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison dangereux. [P470]
163. On trouve innocent de désirer et atroce que l'autre désire. [P 202]
164. La vie pouvait-elle me consoler de l'art? y avait-il dans l'art une réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent pas les actions de la vie? [P 187]
165. Elle nous avait promis une lettre, nous étions calme, nous n'aimions plus. La lettre n'est pas venue, aucun courrier n'en apporte, "que se passe-t-il? ", l'anxiété renaît, et l'amour. Ce sont surtout de tels êtres qui nous inspirent l'amour, pour notre désolation. Chaque anxiété nouvelle que nous éprouvons par eux enlève à nos yeux de leur personnalité. Nous étions résigné à la souffrance, croyant aimer en dehors de nous, et nous nous apercevons que notre amour est fonction de notre tristesse, que notre amour c'est peut-être notre tristesse, et que l'objet n'en est que pour une faible part la jeune fille à la noire chevelure. [P 108]
166. Sous toute douceur charnelle un peu profonde, il y a la permanence d'un danger. [P 95]
167. La possession de ce qu'on aime est une joie plus grande encore que l'amour. [P 58]
175. Son ventre dissimulant la place qui chez l'homme s'enlaidit (comme du crampon resté scellé dans une statue descellée) se refermait, à la jonction des cuisses, par deux valves d'une courbe aussi assoupie, aussi reposante, aussi claustrale que celle de l'horizon quand le soleil a disparu. [P 92]
203. Si tranquille qu'on se croie quand on aime, on a toujours l'amour dans son cœur en état d'équilibre instable. [P 268]
204. La nature ne semble guère capable de donner que des maladies assez courtes. Mais la médecine s'est annexé l'art de les prolonger. [P 216]
205. Quand on veut se rappeler de quelle façon on a commencé d'aimer une femme, on aime déjà; les rêveries d'avant, on ne se disait pas : c'est le prélude d'un amour, faisons attention; et elles avançaient par surprise, à peine remarquées de nous. [P 181]
206. Nous sommes des sculpteurs. Nous voulons obtenir d'une femme une statue entièrement différente de celle qu'elle nous a présentée. [P 168]
212. Elle avait vu par ma gentillesse pour elle qu'elle n'avait pas besoin de m'en montrer autant qu'aux autres pour en obtenir plus que d'eux. [P 66]
213. Elle glissait dans ma bouche sa langue, comme un pain quotidien, comme un aliment nourrissant et ayant le caractère presque sacré de toute chair à qui les souffrances que nous avons endurées à cause d'elle ont fini par conférer une sorte de douceur morale. [P 8]
214. L'amour, c'est l'espace et le temps rendus sensibles au coeur. [P 464]
215. On n'aime que ce en quoi on poursuit quelque chose d'inaccessible, on n'aime que ce qu'on ne possède pas. [P 462]
216. La souffrance dans l'amour cesse par instants, mais pour reprendre d'une façon différente. Nous pleurons de voir celle que nous aimons ne plus avoir avec nous ces élans de sympathie, ces avances amoureuses du début, nous souffrons plus encore que, les ayant perdus pour nous, elle les retrouve pour d'autres. [P 120]
217. Je me demandais comment, puisque tant de peintres cherchent à renouveler les portraits féminins du XVIIIème siècle où l'ingénieuse mise en scène est un prétexte aux expressions de l'attente, de la bouderie, de l'intérêt, de la rêverie, comment aucun de nos modernes Boucher […] ne peignit, au lieu de "la Lettre", du "Clavecin" etc., cette scène qui pourrait s'appeler : "Devant le téléphone". [P 116]
218. Un chirurgien qui nous fait mal nous reste indifférent. [P 110]
219. Comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on faire un mouvement pour se préserver de la mort, dans un monde où l'amour n'est provoqué que par le mensonge et consiste seulement dans notre besoin de voir nos souffrances apaisées par l'être qui nous a fait souffrir ? [P 110]
220. Qu'y a-t-il de plus poétique que Xerxès, fils de Darius, faisant fouetter de verges la mer qui avait englouti ses vaisseaux ? [P 53]